Femmes de réconfort ou l’euphémisme de l’horreur

L’Histoire de la Corée a connu de nombreux rebondissements au siècle dernier. Un pan de cette dernière reste encore aujourd’hui une blessure douloureuse auprès de la population, notamment auprès des plus âgés.

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(c)The Korean Council for the Women Drafted for Military Sexual Slavery by Japan. Women taken for military sexual slavery by Japan being questioned by US military personnel (1944 – Myanmar)

Dès 1910 (mais l’occupation avait déjà débuté quelques années plus tôt), le Japon annexe officiellement la Corée (alors ‘unifiée’) via une occupation répressive et violente. La population vit dans la terreur et se voit contrainte d’effacer sa culture de l’Histoire.

Ses prénoms, sa langue, son architecture, son passé… Bref, tout ce qui participe à un sentiment de nation est petit à petit détruit ou interdit, destiné à l’oubli. Les opposants sont faits prisonniers, torturés, tués. Et cette occupation durera jusqu’en 1945, année où l’Empire du Japon perdra la Seconde Guerre Mondiale.

35 ans d’occupation, ça laisse des marques… Je ne vais pas retracer ici la dureté de l’occupation japonaise, ni tous les tours de l’Histoire que la Corée a connus le siècle dernier (il y en aurait beaucoup à raconter), mais j’avais envie de vous parler d’un épisode qui a été caché pendant près de 50 ans: les « femmes de réconfort ».

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(c) Seoul Metropolitan Government, Seoul National University Human Rights Center. Women taken into military sexual slavery by Japan.

Pour cela, il me faut d’abord vous replacer le contexte (grossièrement, vous m’en excuserez). Depuis 1910, l’Empire du Japon a annexé la Corée ainsi que Taïwan mais occupe aussi la Mandchourie en Chine et l’Extrême-Orient russe. Pendant la seconde guerre mondiale, l’Empire nippon devient plus gourmand encore et occupe d’autres régions de Chine, le Timor portugais, Hong Kong, l’Indochine française, la Thaïlande, la Birmanie, le Territoire de Papouasie, les Philippines, la Malaisie britannique, et bien d’autres encore.

Comme toute guerre, cette invasion demande à l’Empire du Japon d’énormes ressources en matières premières et en main-d’oeuvre. La Corée, déjà très affaiblie par 30 ans d’occupation, servit alors de réservoir aux Japonais qui la pillèrent de ses denrées et matières premières mais recrutèrent aussi de la main d’oeuvre à moindre coût (voire forcée) pour ses usines. Ce que l’histoire a longtemps passé sous silence, c’est que l’Empire nippon déporta durant la Seconde Guerre Mondiale de nombreuses jeunes filles coréennes dans les territoires occupés par l’armée japonaise: la Chine, la Birmanie, l’Indonésie… Celles-ci furent utilisées par l’Empire comme « femmes de réconfort » pour ses soldats.

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(c) Seoul Metropolitan Government, Seoul National University Human Rights Center. Women who escaped from the military sexual slavery’s base in Yunnan, China in 1944.

Il y a lieu d’interroger ce nom, « femmes de réconfort », attribué par l’armée japonaise à ces femmes qui servirent en fait d’esclaves sexuels. Données en pâture aux soldats qui affrontaient la mort sur les champs de bataille, le ‘réconfort’ dont on parle est en fait un viol sans fin, accompagnés d’actes de torture et de traitements inhumains, qui dura des années pour certaines de ces femmes. Par ailleurs, « femmes » est aussi une tromperie linguistique quand on sait qu’il s’agit surtout de jeunes filles entre 14 et 18 ans, dont la plus jeune connue en avait à peine 11…

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Painting of a survivor at the House of Sharing

Ces jeunes filles, trompées par la promesse d’un travail rémunéré dans une usine au Japon, ou tout simplement kidnappées, arrachées à leurs familles, étaient alors conduites de force dans des « maisons de réconfort », où elles étaient battues, droguées et agressées sexuellement. Toutes témoignent de lignes de soldats attendant leur tour devant les maisons de réconfort, où elles étaient violées jusqu’à 40 fois par jour.

Pour beaucoup, leur calvaire prit fin avec la mort car la plupart ne revint pas de ces « maisons de réconfort ». Mais celles qui survécurent, brisées physiquement et mentalement, ne purent pas témoigner de l’horreur qu’elles avaient vécue…

…Parce que beaucoup ne purent pas rejoindre tout de suite leur pays natal, abandonnées aux 4 coins de l’Asie par l’occupant en fuite. Certaines finirent même par y vivre, dans ce pays qui avait vu la fin de leur calvaire, mais le début d’une vie tout aussi difficile et presque toujours démunie.

…Parce qu’elles étaient brisées, détruites au plus profond de leurs chaires, et qu’en parler semblait sans doute insurmontable.

…Parce que, lorsqu’elles sont revenues en Corée, c’est un pays détruit qu’elles ont retrouvé, qui se remettait lui aussi de 35 ans d’horreur. La reconstruction du pays ne laissa pas la place à la parole de ces femmes. Pour certaines d’entre elles, leurs familles furent tuées durant leur absence. Si bien qu’à leur retour, elles furent seules, désespérément seules…

…Parce que ce crime touche à un tabou, la sexualité des femmes. La pudeur, l’horreur, la honte a rendu ces témoignages aphones. Certaines de ces femmes se sont par la suite mariées et ont eu des enfants, à qui elles n’ont jamais pu raconter leur passé, par honte ou crainte d’être abandonnées.

…Mais surtout, parce que l’armée japonaise en déroute fît tout pour masquer l’horreur des « maisons de réconfort ». En effet, certaines de celles-ci furent détruites, ses occupantes exécutées, les registres modifiés. On ne mentionnait soudainement plus des « femmes de réconfort » mais des « assistantes infirmières »… Encore aujourd’hui, si le Japon a reconnu la présence de ces femmes près des champs de bataille, il nie la participation du pays dans la mise en oeuvre de ces crimes de guerre, parlant d’initiatives privées. Et surtout, le Japon se défend d’un esclavage sexuel, les présentant comme des prostituées volontaires et rémunérées… À la violence d’un passé d’horreurs, s’ajoutent ces mots outrageants pour les victimes.

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Portraits of survivors. House of Sharing.

Il est difficile d’estimer le nombre de jeunes filles ainsi enlevées et devenues esclaves sexuels car il n’existe pas de chiffres officiels. Le Japon refuse de rendre publiques ses archives de l’époque. Les chiffres varient de 20.000 à 400.000 selon les différents historiens qui se sont penchés sur la question. Mais la plupart de ceux-ci s’accordent sur un chiffre tournant autour de 200.000 à 300.000 jeunes filles.

On sait que celles-ci ne sont d’ailleurs pas uniquement coréennes. Les autres nations occupées par l’Empire nippon ont aussi eu à souffrir de ces exactions: la Chine, les Philippines, l’Indonésie… Mais la Corée fût sans doute le plus grand réservoir de jeunes filles pour les japonais, pour des raisons à la fois de proximité ethnique mais aussi d’une occupation du pays plus ancienne…

Kim Hag sun
Kim Hak Sun

C’est en août 1991 que la première victime sud-coréenne, Kim Hak Sun, rend son histoire publique lors d’une conférence de presse, après 40 ans de silence. L’influence grandissante du mouvement des Droits des Femmes en Corée du Sud l’y aura sans doute aidée. Kim Hak Sun décède quelques années plus tard, en 1997. Mais son témoignage aura permis à d’autres femmes de faire entendre leurs histoires. En Corée du Sud, 238 femmes se déclareront comme victimes. Mais beaucoup d’autres sont décédées ou choisiront de garder le silence. À l’heure actuelle, elles ne sont plus que 21 survivantes, d’une moyenne d’âge de 92 ans.

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Portraits of survivors. House of Sharing.
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The Statue of Peace, symbol of the victims of sexual slavery erected in front of the Japanese embassy in Seoul. Japan has repeatedly demanded that the statue be removed, but with no results to these days.

Avant de partir en Corée, j’avais lu cette drôle d’histoire: depuis 1992, des militants se réunissent chaque mercredi à midi devant l’ambassade du Japon à Séoul, au point que cela soit inscrit dans le Guinness Book des records comme étant la plus longue manifestation connue au monde pour une seule et même cause. Car depuis 1992 jusqu’à présent, il n’y a pas eu une semaine sans que cette protestation n’ait eu lieu…. Ces militants demandent que le gouvernement japonais reconnaisse ce crime de guerre, s’excuse officiellement, révèle les documents y afférant, paie une compensation aux victimes ou à leurs familles, punisse les criminels de guerre et, surtout, enseigne cette histoire, pour qu’elle ne se répète pas.

Ces exigences sont encore régulièrement le sujet de frictions entre la Corée du Sud et son voisin japonais. La « manifestation du mercredi » est ouverte à tout le monde. Si vous êtes à Séoul et souhaitez montrer votre soutien, vous y êtes les bienvenu-e-s.

Vous souhaitez en savoir plus?

1. The War and Women’s Human Rights Museum

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The War and Women’s Human Rights Museum

Situé à Séoul, ce petit musée témoigne de l’horreur vécue par les femmes soumises à l’esclavage sexuel par les soldats japonais. Il est petit mais, si vous n’avez pas l’occasion de visiter le second (présenté ci-dessous), cela vaut la peine de s’y rendre. Vous recevrez à l’entrée une carte sur laquelle est racontée l’histoire d’une halmoni (« grand-mère » en coréen, terme utilisé pour désigner respectueusement les survivantes).

2. The House of Sharing / The Museum of Sexual Slavery by Japanese Military

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House of Sharing

Situés à Gwangju, ces bâtiments abritent un musée mais aussi une maison où certaines halmonis vivent encore. Le musée propose une visite guidée en anglais le troisième samedi de chaque mois. En fin de visite, vous aurez peut-être même la chance de rencontrer une halmoni. Je ne peux que vous recommander la visite de ce lieu poignant.

Lors de ma visite, à la question « Que pouvons-nous faire? », notre halmoni répondra « En parler. Faites vivre notre mémoire et connaître cette histoire pour qu’elle ne se répète plus… ». Quand on sait que le crime sexuel est une arme de guerre répandue dans de nombreux pays, encore au jour d’aujourd’hui, cela semble en effet une nécessité…

3. Visionnez le film d’animation « Her story »

« Her Story » raconte l’histoire vraie de Chung Seo Woon, envoyée à 14 ans dans une « maison de réconfort » en Indonésie. La narration est réalisée avec la propre voix de Chung Seo Woon.

4. Visionnez le film coréen « Spirits’ Homecoming »

Ce film est basé sur l’histoire réelle de Kang Il Chul, forcée de devenir esclave sexuel dans les années 40, à l’âge de 16 ans.

5. Lisez les poèmes de Soonja Kwon dans son recueil « A thousand tears »

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